Suge et Police nationale, le ticket infernal

14/11/2020
Image:Suge et Police nationale, le ticket infernal

La Suge, milice fasciste ?
Témoignage d’une garde à vue parisienne

TRIBUNE

Connait-on la Suge ? Cet acronyme signifie : « surveillance générale ». On pourrait la connaître, elle est aussi vieille que le train, née en 1838… la police des chemins de fer…

Nous l’aurons rencontrée deux fois en deux ans, une fois à Paris, en mai 2019, et une deuxième à Montpellier, en septembre 2020.

Deux rencontres qui se seront terminées en garde-à-vue, la Suge remettant ses victimes entre les mains de la Police nationale, qui se charge de refroidir les récalcitrants.

À Paris, on avait connu à deux 36 heures d’une garde-à-vue effroyable à bien des points de vue.

À Montpellier, cinq-six heures de mise sous pression intense.

Et dans les deux cas la même idée : briser toute protestation dans l’œuf, se montrer impitoyable face à tout mécontentement.

L’idée de l’ordre envers et contre tout.

La Suge ? Des gars payés pour ne pas être compréhensifs.

Une milice armée sans réels pouvoirs sinon celui de terroriser, impressionner par la masse.

De grosses carrures, toujours en nombre, pour soumettre brutalement, et « discrètement », tout individu, qu’il soit jeune, basané, ou simplement pas content, dans un coin de gare obscur de préférence.

Leurs deux mamelles ? Bêtise et brutalité.

Mais rapidement interviennent, à Paris comme à Montpellier, des unités de la Police nationale qui sans délai mettent des menottes à l’usager qui ne demandait qu’à ce qu’on le laisse embarquer, avec son bébé dans les bras, dans le train, encore là, en gare, dont les portes sont ouvertes à moins de dix mètres.

Pour ça, trouver un prétexte pour que la petite soit posée à terre, comme de demander les papiers qu’il faut chercher dans ses poches – au passage, menacer de placer la petite fille de trois ans à la DASS (mais avoir la bonté de laisser notre accompagnatrice la récupérer, afin d’embarquer le père sans plus de formalités).

Direction : « Hotel de police » de Montpellier

C’était à la veille de la rentrée des classes. Et on voulait attraper un train pour que la petite fasse sa première entrée en maternelle le lendemain…

Comme le train n’était pas encore en gare, on attendait tranquillement dans le hall, au vu des personnels contrôlant l’accès au quai. Étant là bien à l’avance, on profitait de l’occasion pour acheter de la presse, de l’eau pour la route, et des bonbons. Il n’y avait qu’à entrer sur le quai après contrôle des billets.

Lorsque le train arrive, on va pour passer, mais la petite, très inhabituellement, soudain refuse de marcher en se posant à terre, alors qu’on a les billets à la main, et sacs en bandoulière.

Elle refuse même de se relever, se relaissant tomber lorsqu’on tente de la relever, finissant par mettre en colère le papa qui la reprend dans ses bras et retourne en arrière une seconde dans le hall, à quelques mètres, expliquant à l’enfant que ce n’est le moment, et demandant aussi explication de cette dérobade inhabituelle, en fait pour s’éloigner de « l’explication » flagrante : un « barrage filtrant » de la Suge, une demi-douzaine de types en arc-de-cercle, bloquait en fait complètement le passage. On aura alors préféré s’expliquer avec le bébé qu’avec eux, à qui il aurait de fait fallu demander de s’écarter pour passer librement avec sacs et enfant…

Lorsqu’on voulut retourner sur le quai, par cette unique accès, de deux mètres de large, servant à la fois d’entrée et de sortie – les autres accès étant condamnés absurdement, supposément pour cause de Covid –, ce n’était plus possible puisqu’il fallait laisser passer le flot de voyageurs descendant du train.

On nous signifie alors que ce n’est évidemment pas notre tour. Et aussitôt que les arrivants sont passés, lorsqu’on veut passer à notre tour, les contrôleurs nous expliquent que c’est trop tard puisque le train va partir, et l’accès au quai nous est refusé…

On aura eu le mauvais goût de protester, ou plutôt d’insister pour demander qu’on nous laisse passer, le train étant toujours là, à quelques pas, et qu’on ne pouvait se permettre de manquer ce train ayant école le lendemain (et deux changements pour arriver à notre destination finale). Le train était toujours là à l’arrêt, mais le personnel non moins inflexible.

Et la discussion s’est très rapidement écourtée avec les contrôleurs, les gars de la Suge intervenant aussitôt pour nous repousser dans le hall, alors que le train était toujours en gare, à quelques pas de nous, un temps long, une bonne dizaine de minutes, puisque le train était encore là à l’arrivée de la Police nationale, après qu’on ait pu faire le tour du sujet avec les gars de la Suge, au point où ils pouvaient s’estimer insultés…

On finira par voir le train partir avant qu’on nous passe les menottes, le flic n’étant pas plus compréhensif. En fait, pire encore, pire que les contrôleurs, pire que la Suge, certes plus éduqué, plus sûr de lui, mais plus éloigné encore de l’idée démocratique, plus rigoureusement attaché au principe d’autorité face auquel il n’y a rien à prendre en compte, la soumission étant la seule règle.

Le protestataire ne doit simplement pas exister.

Ainsi, menotté en voiture jusqu’à l’immeuble du monumental « Hotel de police » de Montpellier – dont le commissariat proprement dit n’occupe apparemment qu’une petite fraction, cellules et bureaux compris.

Là, de nouveau illégalement menotté au banc, moi le soixantenaire à lunettes...

Comme on discutait, un des gars de la Suge qui m’avait accompagné finissait par me recommander un livre à couverture rouge, Mein Kampf

Dans le bureau du commissaire, à l’allure presque débonnaire d’un biker lui aussi soixantenaire, il y avait quelques dessins, autocollants et autres qui permettaient de deviner le rapatrié d’Algérie, éventuellement « anarchiste de droite », désabusé et cynique, certainement pas un tendre, mais proche de ses hommes au point de partager son petit bureau (dans cette immense bâtisse dont on peine à faire le tour, c’est à n’y rien comprendre – à quoi donc peuvent servir tous ces mètres carrés ?).

Tout ça pour finir dans une cellule du sous-sol, a priori pour 24 heures.

Puis, comme on chantait pour passer le temps, changement de cellule pour un cul de basse fosse, chiottes turques et caméras au plafond, où on a continué à chanter dans l’idée que le béton peut être un bon conducteur…

Libéré au bout de quelques heures – suggérant que la mise en musique de principes constitutionnels puisse être une bonne arme d’auto-défense, tant c’est insupportable à entendre pour ceux dont le métier, tel qu’ils le pratiquent, consiste à être perpétuellement en contradiction avec l’habeas corpus.

Pas de train, on est du coup resté à Montpellier, dans l’attente d’un procès à venir fin janvier.

Car c’est moi qui avais tort de vouloir prendre le train avec mon enfant…

C’est moi qui aurais dû m’informer de la règle assez nouvelle qui requiert qu’on soit en voiture plusieurs minutes avant le départ…

Au voyage suivant j’ai compris, puisque c’est maintenant imprimé sur le billet, qu’il faut avoir embarqué « deux minutes avant » que le train parte. En septembre, on ne savait trop combien de minutes, on disait cinq, encore fallait-il être avisé.

Rapide, le tribunal de Montpellier statuera donc en janvier 2021, le procès pour la gare de Lyon intervenant, lui, ce vendredi 13 novembre 2020.

Nous serons condamnés, les deux fois, n’en doutons pas.

La jurisprudence est constante, en première instance comme en appel, la Suge comme la Police nationale ont toujours raison face aux citoyens. Et c’est ainsi que perdurent les pratiques abusives, jamais condamnées – et, au contraire, fortement incitées quand le citoyen se retrouve, lui, devoir payer des indemnités à ceux qui l’ont violenté puis diffamé en l’accusant de n’importe quoi librement.

N’est-il pas temps d’en finir avec la Suge ?

Sans attendre son bicentenaire, on pourrait mettre un terme à cette pratique des chemins de fer, que de s’occuper de la sécurité des trains en la confiant à cette milice formée de brutes, dont la philosophie du maintien de l’ordre est une provocation permanente.

On craint de croiser ces bandes militarisées et si peu civiles, si ouvertement hostiles aux citoyens comme à la démocratie en général qu’au XIXème siècle elles pourchassaient les anarchistes, et qu’en 1940 elles accueillaient Hitler, qui acceptaient carrément qu’elles assurent sa sécurité pour la signature de l’armistice à Rethondes...

Agents de la Sûreté ferroviaire

La Suge, milice fasciste ?

Et fière de l’être, semble-t-il, assurée d’être intouchable, depuis plus de 180 ans. Aussi intangible que les gares ou les voies ferrées, ou plus encore, tant celles-ci peuvent changer, comme les régimes, mais la Suge reste.

Oui, il est temps de dissoudre cette milice qui porte atteinte à la liberté de circuler dignement.

Imaginons un instant avions et aéroports soumis à une telle présence de petites frappes libres de sévir comme bon leur semble…

L’autre souci posé par cette double expérience, c’est la regrettable constance du soutien inconditionnel apporté par la Police nationale – et ses propres pratiques, comme les garde-à-vue sans eau systématiques, ou, pire, sans accès à ses médicaments ou même aux toilettes (pour garantir la privation d’eau) toute une nuit dans les geôles d’un commissariat central de Paris…

Dissoudre la Suge

Dissoudre la Suge est un minimum démocratique requis, mais redéfinir les missions de la Police nationale serait non moins nécessaire.

Donner les pouvoirs de sécurité publique à des polices municipales, comme le permettraient certains articles d’une nouvelle loi de sécurité dite « globale », qui, par ailleurs, tend à la tyrannie absolue par la surveillance des drones et, non moins grave, l’interdiction de prouver par l’image les abus si fréquents de toutes les polices – renforçant mécaniquement l’impunité.

Des polices municipales encadrées par les textes et contrôlées par le parquet, éventuellement même constamment sous la surveillance de commissions de juristes et de citoyens, défenseur des droits collectif qu’on pourrait requérir en tout lieu pour s’assurer que les lois soient appliquées avec bon sens.

La Police nationale, elle, s’occuperait de grand banditisme et de terrorisme, abandonnant ses missions de sécurité publique ordinaire à ces polices municipales qui agissent sous la responsabilité d’élus ayant à répondre de leur action devant leurs électeurs.

La Police nationale resterait un corps armé destiné à faire face à des menaces armées et les polices municipales, sans armes, se chargeraient des autres types de désordres plus banalement maîtrisables puisque sans armes.

Le vol ou le trafic sans armes, qui font la plus grande part des délits, relèveraient ainsi de polices municipales sans armes, mais non sans moyens psychologiques, physiques et surtout judiciaires, comme le propose la nouvelle loi.

Avec la possibilité de faire appel à des forces de la police nationale, elle armée, prédisposées pour intervenir en un temps record en tout lieu dès lors qu’il y aurait présence d’armes constatée ou présumée, délimitant ainsi rigoureusement son domaine d’intervention.

Redéfinir la règle du jeu pour en finir avec les polices arrogantes, et s’engager sur la voie d’une police démocratique, respectueuse de ses usagers.

Au lieu d’aggraver les choses, détendre l’atmosphère, pour vivre dans une société où l’on puisse encore respirer.

Des objectifs raisonnables dont le parlement devrait s’emparer, pour que cesse le scandale chronique de l’abus policier.

Témoignage d’une garde à vue parisienne

Lettre ouverte à Anne Hidalgo, Maire de Paris

Pour la municipalisation de la police parisienne

copies à :
Madame Adeline Hazan, Contrôleuse des lieux de privation de liberté
Monsieur Jacques Toubon, Défenseur des droits
Monsieur Didier Lallement, Préfet de Police
Monsieur Christophe Castaner, Ministre de l’Intérieur
Monsieur Edouard Philippe, Premier ministre,
Monsieur Emmanuel Macron, Président de la République,

La Charité-sur-Loire, 24 juin 2019.

Madame,

permettez que je vous relate une garde à vue dans le poste de police de la Gare de Lyon, dont j’ai fait l’objet, avec une amie, au début du mois. Je vous écris avec retard, ayant eu à me remettre de mes émotions et quelques activités à rattraper après cette interruption involontaire du cours des jours. On pourrait parler d’une suspension du temps. Deux jours sans « rien faire » qui tout à coup, imprévisiblement, vous retirent à toutes vos obligations professionnelles, familiales ou amicales.

Je vous écris en fait « toutes affaires cessantes », avec le sentiment de « l’urgence » qu’il y a à vous prévenir, ainsi que nos concitoyens plus largement, de ce qu’il peut vous arriver lorsque vous prétendez acheter un billet de train Gare de Lyon…

Vous aurez peut-être entendu parler du problème d’organisation des guichets de cette gare lorsqu’on ne dispose pas de carte pour effectuer son achat par internet ou à une des machines, disposées dans la gare, qui ne prennent pas de liquide. J’allais pour y secourir une amie avec ma propre carte qui par malchance ne fonctionnait pas. Il nous a fallu nous diriger vers le seul endroit où il reste possible d’acheter son billet en cash. Après un rapide contrôle de sécurité, on arrive à la porte d’une grande salle où attendaient des centaines de personnes. On entrevoit plusieurs guichets, en fond de salle, dont bien peu en fonctionnement. Nous échoit le guichet J. Notre ticket indique J359 alors que s’affiche à un écran lumineux le numéro appelé, J039. Je vous donne ces chiffres de mémoire, mais mon amie avait déjà raté le train de 10 heures, puis celui de 11 heures, pour Montpellier. Il était à craindre, au rythme de la queue, qu’elle ne puisse même attraper celui de 14 heures. Sachant qu’on ne peut plus acheter son billet dans le train, ni même accéder au quai, pour ce TGV, il n’y avait d’autre solution, pour nous, que d’en passer par là.

Une personne à l’accueil nous explique que c’est ainsi pour des raisons de sécurité, ces guichets ayant été victimes d’une attaque à main armée l’an dernier, ce qui aurait imposé d’adopter de nouvelles installations. Celles-ci ne fonctionnaient pas entre autres du fait de la défaillance des automates recevant de l’argent liquide, eux, mais étant malencontreusement en panne. Une responsable arrive nous expliquant qu’elle était désolée de l’inconvénient, mais que ce serait réparé début juillet. On était début juin, et cela supposait que ce chaos durerait encore un mois, qui plus est en période de départs. Comme on lui expliquait qu’on ne pouvait attendre jusque-là, et qu’après avoir raté deux trains, on avait besoin de prendre le troisième, elle se dirigeait vers les guichets afin de voir ce qu’elle pourrait pour le billet de mon amie.

Entre temps, alertée peut-être par les caméras observant notre « esclandre », arrivait la police des chemins de fer, la fameuse Suge, dont on nous a souvent répété le nom au commissariat, véritable nom de la police ferroviaire, que j’ignorais, et wikipédia me confirme que c’est bien ainsi que s’appelle ce service de « police » - fameux entre autres pour avoir conservé ses armes, et son indépendance, sous l’occupation allemande -, Suge étant un acronyme pour « surveillance générale », le nom officiel de ce service à ce jour, qui remonte aux temps où il y avait une « sûreté générale », au XIXème siècle, belle continuité.

Plus là pour intervenir que pour « surveiller », aussitôt arrivés les nombreux policiers en uniformes mobilisés pour la circonstance me « nassent », comme on dit dans le langage des manifestations aujourd’hui, ce qui consiste à m’entourer complètement, me séparant de tout autre interlocuteur qu’eux mêmes, de quelque côté que je me tourne. Je signalais à l’un d’eux particulièrement agressif que sa présence me gênait, ce qui suffît à constituer l’outrage, et à ce que ces messieurs m’embarquent aussitôt, deux d’entre eux me prenant, me portant quasiment, un par chaque bras, assurant parfaitement mon immobilité en maintenant fermement mes poignets tordus, empêchant très efficacement toute résistance, si telle avait été mon intention - mais ces messieurs ne pouvaient pas savoir que j’en suis incapable. L’un d’entre eux, à ma droite, profitait de ce que ma main et mon poignet étaient dissimulés par ma veste pour appuyer discrètement dessus, m’arrachant des hurlements tous les quelques mètres. Mon amie, m’entendant hurler ainsi, et me connaissant assez bien pour savoir que je n’en rajoutais pas, aura voulu alors se porter à mon secours, et me suivre, mais elle en sera aussitôt empêchée, et comme elle se débattait, les policiers de la Suge l’embarquait à son tour, non sans lui tordre le bras dans le dos, lui laissant des douleurs qui persistaient 48 heures après, au lendemain de la garde à vue.

Nous serons ainsi conduits au Poste de Police de la Gare de Lyon, curieusement situé au bout d’un quai quasiment désaffecté, à bien deux cent mètres du hall principal, ce qui limite évidemment la possibilité d’intervenir rapidement en cas d’incident dans cette gare, par où transitent plus d’une centaine de millions de passagers par an. On imaginerait un poste de police facile d’accès, où les voyageurs perdus pourraient se renseigner, et où le vol d’un bagage pourrait être immédiatement signalé. A l’inverse ce poste où sont stationnés une bonne vingtaine de fonctionnaires n’est pas évident à trouver.
Aussitôt arrivé là on me mettait en cellule de garde à vue, non sans m’avoir préalablement délesté de tout, lunettes, téléphone, veste, sac d’ordinateur, et jusqu’à ma ceinture (heureusement mon pantalon tenait bon en dépit d’un bouton manquant). Ma camarade passera par ce traitement après moi, comme il n’était pas forcément question qu’elle soit également gardée à vue - ce qui semblait ne faire aucun doute pour moi. Elle pourra ainsi, pendant qu’on s’occupait de moi, envoyer discrètement deux textos, l’un pour prévenir sa famille du retard de son arrivée, et l’autre à un ami conseil juridique.
Je comparaîtrai peu après devant une « OPJ », qui me signifiera rapidement ma garde à vue, comme il apparaissait que je ne me repentais pas avec assez d’humilité à son goût. Mon amie subira le même sort, avant moi d’ailleurs, pendant que j’étais en cellule. Pour elle aussi il semble que sa garde à vue se soit décidée lors de cette audition, comme elle ne semblait pas assez satisfaite du sort qui nous était fait. L’esprit de la décision était très clair : comme nous osions protester, on nous ferait voir. Et on a vu…

Excusez par avance l’imprécision de tel ou tel détail, mais la chronologie est difficile à suivre dans une succession infinie de micro événements tout au long de cette trop longue « garde à vue », car nous aurons eu l’honneur d’un festival peu commun, même si l’établissement est connu pour ses désagréments, comme j’avais le mauvais goût de protester. Ou faut-il comprendre qu’on aura connu en fait un sort assez commun, tout un chacun ne pouvant que se révolter devant des comportements aussi gratuitement agressifs, et manifestement irréguliers ?

On ne sait par quel bout prendre ce récit. Par ordre de gravité ?

Tout était également grave, mais il faut relever une mention spéciale pour avoir privé mon amie de ses médicaments, indispensables, parmi lesquels des gouttes pour la tension intraocculaire, de la cortisone, et de non moins nécessaires analgésiques, son tableau clinique n’étant pas à proprement parler brillant.

Privation de médicaments ! On aura tout vu.

Deux médecins interviendront finalement, le premier dans la nuit, à deux heures du matin (une quinzaine d’heures après le début de la « garde à vue »...), dans les sous-sols du commissariat central du 13ème arrondissement, place d’Italie, dont nous aurons l’occasion de reparler.

Effrayé, le docteur doit alors ordonner au garde-chiourme, car c’est bien ce qui nous était affecté, de remettre ses médicaments à mon amie. Et le bonhomme de répondre « je n’ai pas le temps »… Le docteur devra lui répéter deux fois que c’est obligatoire pour qu’enfin le fonctionnaire obtempère et apporte le petit sac de médicaments, parfaitement identifié dans la « fouille » semble-t-il, sans qu’il en ait été fait usage jusque-là.

Non, soyons exact : dans le poste gare de Lyon, après huit heures menottée (illégalement, en totale infraction non seulement avec le code mais avec tout sens commun : on menotte punitivement des personnes qui ne manifestent aucune volonté de se débattre, d’autant plus dans un lieu où ils ne feraient pas deux pas sans se faire aussitôt enfermer en cellule par la demi-douzaine de fonctionnaires constamment présents dans l’environnement immédiat ; il est doublement interdit d’user ainsi de menottes sur un temps prolongé, l’inconfort et les difficultés de circulation, provoquées par le fait d’avoir tout le temps un bras tendu vers le bas, ayant été à juste titre assimilés à de la torture ; le prétexte pour ce menottage illégal : que la deuxième cellule, pourtant vide, aurait été infestée de punaises, ce qui s’avérera complètement faux : le lendemain j’occuperai cette cellule prétendument infestée, alors qu’elle est carelée ; mon amie restera menottée de notre interpellation, vers onze heures du matin, jusqu’à notre transfèrement dans le XIIIème, à la fermeture du poste le soir), à la huitième heure donc, comme elle se tordait de douleur sur son banc, un bras vers le bas, et, de sa main libre, se tenant l’œil rendu douloureux par manque de gouttes, mon amie avait finit par émouvoir un inspecteur qui après difficile négociation finit par lui accorder cet indispensable soulagement (car en plus de la douleur, il y avait carrément le risque de perdre un œil…)

Un deuxième médecin interviendra le deuxième jour, vers 15 heures, suite à notre demande insistante, après la prolongation de la garde-à-vue. Une deuxième fois le médecin sera effaré.

Comment pouvait-on priver d’eau quelqu’un souffrant d’insuffisance rénale ?

Car c’est là le deuxième aspect le plus grave, après le scandale de la privation de médicaments : tout au long de notre « garde à vue », nous serons privés d’eau ! La « garde-à-vue » devant se comprendre comme une « garde-sans-eau »...

Remarquez, la chose est subtile, car les toilettes sont équipées d’un évier avec un robinet où on devrait pouvoir s’abreuver à tout moment, à défaut d’eau minérale, mais les policiers expliquent que cette eau n’est pas potable, une inspectrice allant jusqu’à préciser qu’elle était « jaune », le plombier ayant commis une erreur faisant que les eaux usées remontent des toilettes à l’évier…

Comme j’osais m’y rincer la bouche, le policier me raccompagnant à ma cellule commentera que je ne devais pas craindre d’avoir la diarrhée. Un troisième parlera de risque de salmonelle.

Tous déclareront qu’en tout cas, eux, ils n’en buvaient pas. Par contre, ils ne fournissaient pas d’eau de leurs bouteilles « personnelles », et nous refusaient d’en faire l’acquisition, notre argent étant sous scellés.

Comme l’astuce semble commune, on se passait le mot, en cellule, dans les sous-sols du commissariat central du XIIIème, qu’il suffit de demander d’aller aux toilettes pour discrètement se désaltérer au robinet… Mais là, le scandale montera d’un cran, puisque nous serons privés y compris d’aller aux toilettes, jusqu’à la relève de cinq heures du matin.

Avant ça, parmi la demi-douzaine de jeunes gens avec qui je partageais ma cellule, certains n’auront trouvé d’autre solution que d’uriner dans des gobelets en plastique qu’ils vidaient ensuite par l’ouverture destinées aux plateaux-repas, laissant ainsi une flaque sur le bord de notre cellule…

Vous ne pouvez le croire, et je le comprends aisément, mais c’est ainsi. Il faut dire que ce sous-sol réservé aux gardes-à-vues dans le nouveau bâtiment du commissariat central du XIIIème mérite le détour. Il ne faut pas trop se forcer pour classer ça quelque part parmi les paliers de l’enfer de Dante.

Je ne pense pas que vous puissiez imaginer, ni vous ni personne qui ne serait passé par là, le lieu sinistre que peut être ce sous-sol, dans un commissariat rénové il n’y a pas si longtemps pourtant. C’est du béton, le sol comme les « bancs », et les cellules, sous caméras, sont derrière une cloison de plexiglas, et sous des néons puissants que le gardien s’amuse à éteindre et rallumer n’importe quand dans la nuit pour s’assurer que personne ne puisse dormir.

Le préposé à la garde s’estime autorisé à insulter et maltraiter tout le monde. Ainsi, on entend ses hurlements, tels des aboiements, toute la nuit, le bonhomme semant la terreur de cellule en cellule. Il n’y avait pas grand monde pourtant dans ce lieu qui centralisait les gardes nocturnes de divers postes comme le nôtre. Une petite quinzaine, femmes et mineurs compris.

Quasi moitié de mineurs...

Comme notre gardien de nuit refusait les couvertures et les sorties pour les toilettes, il faut dire qu’il se faisait aussi copieusement insulter, le pauvre. Le nombre d’« outrages » qui ne sont pas relevés dans ces circonstances est proprement comique.

Mais c’est comme entendu qu’il n’y a pas matière à poursuivre ce qui, loin d’être un outrage, relève plutôt de la légitime défense, ce que comprennent très bien les fonctionnaires outragés comme les interpellés « outrageurs », qui ne craignent à aucun moment qu’on leur en tienne grief. S’insulter va de soi dans un tel contexte...

Pas de couvertures, alors qu’il faisait froid, là comme gare de Lyon. Je croyais à la fraîcheur naturelle du béton et de l’ombre, mais mon amie remarquera, dans sa cellule gare de Lyon, le deuxième jour, qu’est disposée, en hauteur, une machine à air conditionné.

Gare de Lyon non plus il n’y avait pas de couvertures, mais là c’était « normal » puisqu’ainsi qu’on l’apprendra ensuite, ce poste de police n’est pas prévu pour que s’y effectuent des gardes-à-vue…

Place d’Italie, il y avait en fait des couvertures, et quelques matelas, mais en nombre insuffisants, tant et si bien que j’ai dû tenter de dormir sur le béton, alors qu’il m’avait même été refusé de conserver ma veste, et je n’ai pas tenu plus d’un quart d’heure par terre, ma sérénité de yogi ne suffisant à protéger contre le risque de rhume.

Pour décrire l’enfer il faudrait tenter de décrire le garde chiourme entrant énervé dans la cellule et s’approchant en disant avec conviction « je vais te défoncer ».

Que je recule face à un geste brusque le fera rire... Le même, en m’accueillant, avait déjà eu cette parole délicieuse : « on va s’éclater tous les deux », très lourde de sous-entendus, bien sûr.

« Je vais vous défoncer tous », ajoutait-il sans reculer devant la surenchère.

Et pour donner un peu de crédibilité à la menace, on a vu arriver, quelques temps après moi, un type à la tête effectivement « défoncée », lèvres tuméfiées, sanguinolent, prétendant avoir une épaule démise.

On ne saura jusqu’à la fin s’il s’agissait d’une vraie victime ou d’une mise en scène…

On entrevoit à la lumière de cette dernière hypothèse toute la perversité de la situation.

Ainsi, le premier jour, comme je persistais à protester contre les nombreuses irrégularités qu’on se voyait infliger, au bout d’un moment un inspecteur aura une idée : « on va l’envoyer chez les zinzins »…

Peu après j’étais effectivement transféré à la permanence psychiatrique de la police à l’Hôtel-Dieu. J’aurais ainsi le privilège de franchir tous les barrages entourant Notre-Dame pour accéder au dernier étage de l’hôpital, très lumineux, où stationnaient nombre de médecins, infirmiers ou fonctionnaires de police, mais hormis moi un seul « client », a priori très « crédible » dans un tel lieu : un grand noir hurlant des propos incompréhensibles avec véhémence.

Il y avait bien deux cellules, mais l’autre était réservée aux femmes, m’expliqua-t-on, et je me trouvais ainsi enfermé avec un collègue pas très rassurant… Les policiers me conduisant trouvaient ça plutôt drôle. Et j’attendrai là deux heures avant d’être reçu par une psychiatre fort civile bien que réservée, qui conclura l’entretien en me demandant « où est le problème ? ».

La dame ne me cachera pas que j’avais à mon crédit, à soixante ans, de n’avoir aucun antécédent psychiatrique, en plus du fait que notre dialogue était évidemment cohérent. J’échapperai ainsi à la camisole de force et à l’administration forcée de psychotropes à laquelle j’aurais été exposé ne serait-ce que si j’avais persisté à protester vivement dans cet environnement.

Mais j’étais surtout estomaqué de voir comment la psychiatrie peut être considéré comme un moyen de rétorsion normal pour les fonctionnaires de police, lorsqu’ils se trouvent confrontés à un client un peu récalcitrant. Comme nos divergences reposaient sur des questions de droit et de philosophie du maintien de l’ordre, il était flagrant que, dans leur esprit, il s’agissait de réprimer « l’opposant », et je ne pouvais m’empêcher de faire rapprochement avec l’usage qu’il était fait jadis de la psychiatrie contre les dissidents soviétiques.

Retour au poste de police gare de Lyon, j’avais eu droit à une simple excursion. Que pourrais-je vous raconter de plus ? Ah oui, le plus choquant : nous avions ainsi été privés de nos téléphones et ordinateurs dès le premier instant de cette « garde-sans-eau ».

C’était un des principaux motifs de ma protestation, qu’il était absurde de laisser sans nouvelles nos familles, nos amis ou nos collaborateurs. On était là comme séquestrés et de fait « disparus  » pour nos proches. Or, comme on a vu, mon amie avait pu expédier deux textos, l’un à Montpellier pour prévenir sa famille qu’elle n’arriverait pas, et l’autre à un ami juriste, lui précisant qu’on était gare de Lyon.

Ce dernier était fort occupé ce jour-là, dans une conférence de presse au Sénat, mais parviendra à téléphoner dès le matin aux divers commissariats du quartier dont ce poste, où nous étions, où il lui sera répondu qu’il n’y avait personne ! Au sortir du Sénat, il fera en voiture le tour des divers commissariats du quartier, pour terminer dans notre poste de police, en fin de journée, vers 19h30, où il pourra voir ma camarade, toujours menottée au banc, visible de l’accueil. Mais depuis onze heures du matin personne n’aurait pu dire où on était, et une inquiétude certaine montait auprès des quelques amis informés de notre arrestation.

Après que nous soit signifiée la prolongation de notre garde-à-vue, le lendemain, à force de protester j’obtiendrai que vienne un avocat commis d’office, ainsi que mon amie en avait vu la veille.

Le premier jour, j’avais d’abord estimé ne pas avoir besoin d’avocat commis d’office, et demandé, à celle qui m’était présentée, de pouvoir consulter mon conseiller juridique pour en choisir, ce qui m’avait été refusé. Mon amie par contre s’était vue attribuer un avocat « ex-commissaire ». Comme je lui faisais demander à celui-ci si je pouvais l’engager personnellement, sans qu’il soit commis d’office, il répondra qu’il y aurait « conflit d’intérêt »… En effet… Le système démocratique de l’avocat mis à disposition du justiciable gratuitement est parvenu, en tout cas à Paris, à un degré de dévoiement extraordinaire puisque les avocats ainsi présentés par les services de police aux personnes interpellées se considèrent employés par la police, et c’est bien ce qu’ils sont, de fait… D’où le « conflit d’intérêt »…

J’obtiendrai enfin qu’un de ces avocats me soit présenté, et nous conviendrons ensemble de ce que la comédie avait assez duré et qu’il était temps que nous sortions, mon amie et moi, de préférence avant une deuxième nuit de cauchemar. Cela semblait acquis pour elle, comme le scandale de sa privation de médicaments et d’eau avait fini par ébranler le commissaire, qui avait tenu à lui apporter personnellement une bouteille d’eau à la porte de sa cellule, alors que j’en étais toujours privé moi-même dans la cellule à côté.

Je demandais à l’avocat un verre d’eau, comme je demandais à tous, et il me promettra de ne pas s’en aller avant que j’aie pu boire. Il me conseillera de faire amende honorable, et je me fis en effet un plaisir de regretter tous mes excès de langage provoqués par le caractère excessif de notre situation. Cela semblait pouvoir suffire lorsque le commissaire, sortant de son bureau, intervint pour dire à l’inspectrice qui m’auditionnait : « Ayez conscience de ce qu’il a refusé la prise d’ADN. »

Ainsi, coup de théâtre, alors que mon avocat m’avait garanti que je sortirai, la garde à vue était effectivement prolongée pour moi.

J’espérais surtout que mon amie soit libérée, son état de santé l’exigeant, et je lui demandais simplement d’aller directement aux Quinze-Vingt, où elle est suivie, pour voir l’état de ses yeux, tant j’avais été impressionné par ses douleurs manifestes la veille. (Et je ne savais qu’elle avait enfin eu accès à ses médicaments.) Mais je souhaitais aussi en finir avec ce cauchemar pour moi-même, et j’informai de ce que j’étais prêt y compris à donner mon ADN pour ça. On sera enfin libérés ensemble ce jour-là, peu avant 19 heures, sans qu’aient été prélevés nos ADN…

En sortant finalement de ma cellule, je remerciai sincèrement l’inspecteur qui me libérait, pas tant de me libérer que de m’avoir aidé à décider de mon départ de la capitale, après plus d’un demi-siècle où je me serai confondu avec cette ville, d’où le fait que je vous écrive de province, une charmante petite ville à des années lumières de la barbarie parisienne.

Permettez, Madame, qu’on applaudisse ici à votre proposition d’instituer une police municipale pour Paris. Oui il nous faut, d’urgence, une police démocratique dans Paris. La police nationale, sous l’égide de la Préfecture de Police, a installé une relation détestable avec les citoyens, et nous ne sommes pas ses premières victimes « innocentes ».

Tout le monde est innocent face à une telle police qui contrevient si constamment et manifestement à tous les principes du droit comme de l’humanité ou du bon sens. Et on ne peut s’empêcher de rêver de tout le contraire, d’une police civile, courtoise, au service de la population, à qui on pourrait demander son chemin sans crainte.

On sait, par exemple, que tous les commissariats de gares, ainsi que certains commissariats centraux, sont réputés pour leur agressivité gratuite et constante. Quant à notre poste de la gare de Lyon, cela nous sera confirmé dans les deux établissements où nous nous arrêterons en sortant, le premier pour une bouteille d’eau, le deuxième pour une pizza. (Pour la petite histoire, je laisserai une dent dans la première bouchée. Mon dentiste confirmera le lendemain qu’en effet 48 heures sans eau pouvaient expliquer que se casse une dent pourtant encore vivante jusque-là…)

Coïncidence renversante : les deux serveurs, au snack devant la gare, comme au restaurant d’une rue adjacente, pouvaient témoigner d’histoires semblables dans le même commissariat… Deux jeunes hommes pourtant plutôt avenants, manifestement intégrés socialement, que rien ne désignerait a priori pour subir un tel sort – certainement pas de dangereux malfrats. Pas plus que nous…

Une police qui ne se fasse pas automatiquement haïr, dès lors qu’on à affaire à elle, serait un progrès appréciable. Une police à laquelle on puisse s’adresser normalement en cas de besoin. Une police municipale sans armes, qui ne porte pas la menace de la mort sur elle, assurerait l’ensemble des relations avec la population, pour ce qu’il faut appeler la police du quotidien, à côté de quoi subsisterait une police nationale, armée, dotée des moyens nécessaires pour faire face au grand banditisme ou au terrorisme, qui resteraient ses seules attributions.

Le flic parisien perdrait son horrible réputation pour incarner au contraire un modèle, comme l’ont été si longtemps les bobbies londoniens ou la police montée canadienne…

Permettez-nous de rêver avec vous que ce rêve devienne réalité.
En nous excusant de vous avoir infligé si longue et sordide histoire, qu’il nous semblait important de porter à votre connaissance, je vous prie d’agréer, Madame la Maire, l’expression de nos sincères espérances,

Cordialement,

Michel Sitbon

PS
À toutes fins utiles, nous adressons copie de ce courrier au Préfet de Police, au Ministre de l’Intérieur, ainsi qu’au premier ministre et au président de la république, mais d’abord au défenseur des droits et à la contrôleuse des lieux d’enfermement, comme à la presse, bien sûr.


Illustrations :
Claude TRUONG-NGOC, Agents de la police ferroviaire SNCF (SUGE ou Sûreté ferroviaire) Paris Gare de l’Est juillet 2014, CC-by-sa-3.0. © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons
Kevin.B, Agents de la police ferroviaire SNCF (SUGE ou Sûreté ferroviaire) en gare de Strasbourg,10 octobre 2013. Creative Commons Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0

 14/11/2020

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