"Mais voyez : voici l’homme, celui qui se dresse"
John Zerzan
Futur primitif, de John Zerzan, traduit de l’anglais par Hsi Hsuan-wou & Julius Van Daal pour L’Insomniaque.
–Avant-propos –
CRÈVE LA CIVILISATION
C’ ÉTAIT UNE CABANE en bois de neuf pieds sur
douze, remplie de livres et de matières
explosives, meublée d’une couchette et d’une
machine à écrire. Elle était perdue au milieu des
Rocheuses, non loin des rives abruptes du fleuve
Blackfoot. Presque invisible dans le décor majestueux d’une des hautes vallées du Montana. Au
siècle précédent, des Indiens Flathead et Blackfoot
y avaient péri en hommes libres sous les assauts de
la civilisation.
C’est là qu’habitait Theodore Kaczynski. Ted.
Dans la plus exacte solitude. Il s’était accoutumé
aux rigueurs de l’hiver continental. Survivait, tel un
grizzly ou un couguar, tapi sous l’épais manteau de
neige. Au printemps, il sortait de sa tanière, parcourait la forêt, longeait les rivières. Chassait, pêchait,
cueillait, glanait. Toujours seul. Libre mais seul.
Le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens,
d’ingénieurs. Il ne peut pas fonctionner sans eux. Une
forte pression est ainsi exercée sur ces enfants pour qu’ils
excellent dans ces domaines. Or il n’est pas naturel
pour un adolescent de passer l’essentiel de son temps
absorbé dans l’étude. Un adolescent normal a envie de
passer son temps en contact actif avec le monde réel [1].
ENFANT, Ted était seul, déjà. Seul dans sa chambre,
seul en classe. À remplir méticuleusement son cerveau d’abstractions. Seul ensuite dans sa piaule
d’étudiant à Harvard, puis à Ann Arbor. Tu seras
prof, mon fils. Savant fou, qui sait ?
Plus tard, on le décrira comme un mathématicien de génie. Il publia d’ailleurs dans ces années-là
plusieurs articles, dont l’un fut primé, sur les fonctions en cercles et d’autres champs de réflexion peu
connus des vastes masses. Il devint docteur en analyse mathématique, ce qui faisait de lui une ressource humaine précieuse pour la recherche,
notamment informatique : son avenir semblait
tout tracé. Construire des machines à détruire, œuvrer à pulvériser la trop aléatoire dimension
humaine des rapports sociaux.
Devenu professeur, il ne supporta pas longtemps la rapacité cauteleuse, l’arrivisme éhonté de
ses étudiants, ni leur misère teintée d’hédonisme.
Après deux ans d’enseignement à l’université de
Berkeley, il choisit de se retirer à la campagne.
Sans doute ne goûtait-il guère la compagnie des
extrémistes de gauche et autres hippies microcéphales qui grouillaient alors en Californie, et à
Berkeley plus qu’ailleurs. Il semblait ignorer ses étudiants, ne répondait à aucune question. Il ne donna
pas le motif de sa démission, précisant seulement
qu’il avait décidé d’abandonner les mathématiques.
L’humaniste de gauche sursocialisé essaye d’échapper
à sa laisse psychologique et d’affirmer son autonomie
en se rebellant. Mais habituellement, il ne trouve pas
la force de se rebeller contre les valeurs les plus
fondamentales de la société.
TED N’ÉTAIT PAS un mystique bourré de psychotropes, ni un végète-à-rien hypocondriaque ou un
tiers-mondiste ébahi. Les artifices, les fausses naïvetés le laissaient depuis toujours perplexe. Son humanisme épris de rationalité était si lucide qu’on eût
aisément pu le confondre avec de la misanthropie.
Ce matheux, presque toujours reclus en lui-même, n’était certes pas non plus un fort-en-gueule. Un de ces fastidieux meneurs, prompts à
tester, dans des simulacres de conspirations ou de
communautés, leurs futures compétences de
cadres ou d’hommes d’influence. Il ne leur en a
d’ailleurs coûté, à tous ces rebelles recyclés en
piliers du mensonge dominant, que de se mentir à
eux-mêmes – et de feindre d’admettre pour
incontestables les plus extravagants bobards que
véhiculait l’époque.
Le mensonge le déconcertait, lui répugnait ; et
le mensonge était au centre de ce monde. Ce
monde lui faisait réellement horreur.
L’Américain moyen peut être décrit comme une
victime du secteur de la publicité et du marketing,
qui l’a persuadé d’acheter un tas de camelote dont il
n’a pas besoin et qui ne constitue qu’une maigre
compensation pour sa liberté perdue.
L’HORREUR… La civilisation américaine en était le
cœur. Muscle rosâtre, adipeux et putride mais
hérissé de prothèses et irrigué de fluides synthétiques. Gavé d’émotions factices, de friandises
insipides. Plongé dans un brouillard cathodique.
Palpitant au rythme des caisses-enregistreuses.
Ted conçut alors que la vie urbaine était irrémédiablement uniformisée par une inflexible résignation et par le culte généralisé du dollar. À la
socialité frelatée de la phagocytaire middle-class – qui était la seule qu’il eût jamais vue à l’œuvre –, il préféra la solitude.
Il se trouva donc un petit lopin de terre dans le
fin fond du Montana et s’y construisit une très
modeste cabane. Il faisait son pain et ses bougies,
cultivait quelques patates, chassait le lapin et le
cerf. Se rendait parfois en vélo dans le bourg de
Lincoln, pour y faire quelque emplette ou
emprunter quelque ouvrage à la bibliothèque.
S’absentait parfois pour de longues périodes passées à vendre sa force de travail, comme maçon ou
comme pompiste.
Les années 1970 touchaient à leur fin. Ce qui
dégoûtait Ted n’allait pas tarder à se raffiner et à se
répandre en tous lieux de la planète, véhiculé par les
avancées de la technologie – l’ensemble des techniques complexes dont disposent les puissants pour
faire danser le monde à leur musique. L’esprit du
capital, revigoré par la crise permanente, s’apprêtait
avec enthousiasme à se donner pour unique substance de l’activité.
De nouveaux outils, de nouvelles
armes –et l’uniformité de la culture marchande de masse –permettaient aux gestionnaires de mutiler
durablement les rapports humains. Contraignant
ainsi les individus à n’être que des relais médusés de
la circulation des marchandises.
Le pouvoir des experts, fondé sur leurs infaillibles machines et leur manie du calcul, prétendait
s’étendre à toute activité. Une stratégie mondiale
de la domination s’ébauchait, inspirée par le
mépris du vivant et comme nourrie par les plus
atroces cauchemars de la science-fiction.
Et Ted, du haut de sa montagne épargnée, vit
en effet, au cours des deux décennies suivantes, se
livrer sur la planète entière cette guerre totale de la
barbarie mercantile contre la vie. La rentabilisation forcenée de toutes choses ; la mesquinerie
individualiste du tous-contre-tous ; le contrôle
social et policier, tantôt insidieux tantôt brutal, sur
les êtres ; la destruction des équilibres naturels les
plus vitaux ; l’appauvrissement, assisté par ordinateur, de toute communication : tels furent, der-
rière les masques joviaux du progrès et les doux
mensonges de ses thuriféraires, les plus tangibles
bienfaits de la science en cette fin de siècle. Ainsi
se réalisa l’utopie capitaliste et scientiste concoctée
dans les cerveaux racornis qui présidaient aux destinées de l’espèce humaine depuis la révolution industrielle : la seule qui ait réalisé, et avec fana-
tisme, son programme. Son royaume enchanté.
La technologie… Si rien n’était fait pour empêcher l’accélération de son emprise sur la nature et
les hommes, ces derniers seraient définitivement
réduits, en même temps que beaucoup d’organismes vivants, à l’état de produits manufacturés, de
simples rouages de la machine sociale. Ted décida
de réagir, de s’accomplir dans un combat contre la
science, autant que dans l’autarcie qu’il avait choisie
par dégoût de la promiscuité des soumis. Ted allait
frapper les ennemis du vivant. Tuer la mort.
Du fond de sa retraite montagnarde, Ted se mit
à envoyer des missives mortelles. À ses ennemis :
ces employés choyés qu’on ne saurait qualifier de
savants tant ils ignorent toutes choses extérieures à
leur spécialité. Salariés de la recherche : robots de
chair aux regards vides. Ted les avait côtoyés dans
le néant universitaire dont il s’était extirpé. Il avait
humé leur pestilence, il avait aperçu les ambitions
charognardes de ceux que l’on destine à intégrer
l’ingénieuse élite de la masse servile.
Et à présent, il allait en supprimer quelques-uns.
Il ne s’agissait pas d’efficacité : un isolé ne peut
s’opposer que symboliquement à la puissance coercitive phénoménale des profiteurs de la société industrielle. Leur force repose autant sur le surarmement des organismes de contrôle que sur l’adhésion hébétée de la multitude des esclaves.
Pour Ted
Kaczynski, comme jadis pour Ravachol, autre père-la-purge à tendance cénobite, il s’agissait d’exister.
Et, de communiquer, enfin.
LA PREMIÈRE BOMBE était plutôt rudimentaire : un
bout de tuyau bourré de poudre noire. Le dispositif
de mise à feu était simple et rendait périlleuse toute
manipulation. Mais le colis lui-même était presque
une œuvre d’art, soigneusement assemblé et poncé,
teint et vernis, tel un meuble issu de l’atelier d’un
ébéniste. Il fut adressé, en mai 1978, à un professeur de l’université de Chicago qui avait rejeté
dédaigneusement un mémoire sur les méfaits de la
technologie que Ted lui avait soumis. Mais ce fut
au nez d’un vigile qu’il explosa.
Sous la pression de sa famille, Ted consentit
alors à revenir à la civilisation. Il trouva un emploi
d’ouvrier dans l’usine où son frère était contre-maître.
Épris d’une de ses supérieures, il réagit à
une déception sentimentale en affichant sur les
murs de l’usine un épigramme aussi vengeur que
séditieux, ce qui lui valut d’être licencié. Retour au
Montana, à la cabane, à son attirail de chimiste.
La cible suivante fut l’Institut de technologie de
l’université du Northwest : l’explosion d’un paquet
y blessa un étudiant, en 1979. Une bombe à détonateur barométrique provoqua, la même année, un
incendie à bord d’un vol intérieur d’American
Airlines : douze passagers furent blessés mais l’appareil parvint à se poser. Ted, allergique au bruit,
haïssait les avions qui seuls troublaient le silence de
sa retraite montagnarde. Percy A. Wood, président
de United Airlines, blessé à son domicile par un
colis piégé, fut d’ailleurs le suivant à payer pour les
tympans meurtris de Ted.
De 1981 à 1985, il y eut sept autres bombes.
À l’université de l’Utah (Salt Lake City) et à l’université Vanderbilt de Nashville, d’abord. À celle
de Berkeley, par deux fois. Dans son journal
intime, retrouvé par le FBI, Ted nota le peu de
remord que lui inspirait la mutilation qu’avait
subie une de ses victimes, un pilote de l’Air Force
qui suivait des cours d’ingénierie électronique à
Berkeley dans le but d’entrer à la NASA :
« C’était
peut-être l’un de ces mecs qui font voler ces saloperies de jets au-dessus de ma maison… Il a peur
que son rêve soit ruiné. Son rêve étant de devenir
astronaute. Imaginez un adulte dont le rêve est
d’être astronaute ! »
Nouvelles explosions, ensuite, dans un bureau
de la compagnie Boeing, au domicile d’un professeur de Chicago et dans un magasin d’informatique
de Sacramento. Un sigle énigmatique, FC(on sut en
1993 que c’étaient les initiales de Freedom Club),
liait les attentats entre eux. Au total, six autres blessés et un mort –le marchand d’ordinateurs.
En 1987, alors qu’il venait de faire sauter la
vitrine d’un magasin d’informatique à Salt Lake
City, une passante l’aperçut assez distinctement
tandis qu’il prenait la fuite, et les autorités purent
dresser un portrait-robot. Au cours d’une trêve de
six ans, un repli tactique, Ted rompit définitivement avec sa famille, jugée par lui cancérigène. Il
se laissa vivre dans l’inconfortable mais paisible
nature. La haine ne l’avait pas quitté. Il en profita
pour la transcrire sur papier, l’expliquer. Et pour
perfectionner ses talents d’artificier.
En juin 1993, le Freedom Club signait son
retour : un colis explosa au domicile d’un généticien
californien, le blessant grièvement. Deux jours plus
tard, ce fut au tour d’un professeur d’informatique
de Yale de subir la colère de Ted. Un cadre de
l’agence de pub Young & Rubicam trouva la mort,
en décembre 1994, dans l’explosion d’un colis à son
domicile. En avril 1995, le président de l’Association forestière de Californie connut la
même fin brutale.
Ce fut le dernier attentat de Ted.
Entre-temps, les médias avaient fait de Ted,
baptisé par eux Unabomber, un personnage récurrent de leur grand feuilleton terrifiant sur la folie
des hommes trop libres. D’autres ne cachaient pas
leur admiration, tel l’auteur de cette lettre publiée
en 1995 dans le magazine Anarchy :
Avec Unabomber se dessine une nouvelle ligne
de démarcation. Cette fois, bohèmes versatiles,
écolos de salon, journaleux libertaires (en dehors
des heures de travail), organisateurs condescendants des luttes des autres, esthètes nihilistes à la
mode et vous autres, « anarchistes » qui avez pu
croire que vos passe-temps prétentieux échapperaient à jamais à la critique… il est temps de
choisir dans quel camp vous êtes.
Certains auraient préféré attendre un martyr.
D’autres voudraient bien oublier ce qu’ils savent
de la violence généralisée qu’engendre l’ordre
dominant – et ce afin de condamner sans état
d’âme la contre-terreur de Unabomber.
Mais voyez : voici l’homme, celui qui se dresse.
Anarchistes ! Encore un effort pour être les
ennemis d’un long cauchemar !
Pensez pour vous-même, agissez par vous-même.
John ZERZAN
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John ZERZAN, diplômé en sciences politiques et en
histoire, survit en effectuant des travaux de jardinage et
des gardes d’enfants. Il a fait paraître deux recueils :
Future Primitive, (Autonomedia, New York, 1994) et
Elements of Refusal (Left Bank Books, Seattle, 1988).
[1] Les passages en italiques sont extraits du manifeste de Ted
Kaczynski, La Société industrielle et son avenir, éditions de
l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 1998.