Futur primitif

Ad Nauseam - 18/11/2010
Image:Futur primitif

"Mais voyez : voici l’homme, celui qui se dresse"
John Zerzan

Futur primitif, de John Zerzan, traduit de l’anglais par Hsi Hsuan-wou & Julius Van Daal pour L’Insomniaque.

–Avant-propos –

CRÈVE LA CIVILISATION

C’ ÉTAIT UNE CABANE en bois de neuf pieds sur

douze, remplie de livres et de matières

explosives, meublée d’une couchette et d’une

machine à écrire. Elle était perdue au milieu des

Rocheuses, non loin des rives abruptes du fleuve

Blackfoot. Presque invisible dans le décor majestueux d’une des hautes vallées du Montana. Au

siècle précédent, des Indiens Flathead et Blackfoot

y avaient péri en hommes libres sous les assauts de

la civilisation.

C’est là qu’habitait Theodore Kaczynski. Ted.

Dans la plus exacte solitude. Il s’était accoutumé

aux rigueurs de l’hiver continental. Survivait, tel un

grizzly ou un couguar, tapi sous l’épais manteau de

neige. Au printemps, il sortait de sa tanière, parcourait la forêt, longeait les rivières. Chassait, pêchait,

cueillait, glanait. Toujours seul. Libre mais seul.

Le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens,

d’ingénieurs. Il ne peut pas fonctionner sans eux. Une

forte pression est ainsi exercée sur ces enfants pour qu’ils

excellent dans ces domaines. Or il n’est pas naturel

pour un adolescent de passer l’essentiel de son temps

absorbé dans l’étude. Un adolescent normal a envie de

passer son temps en contact actif avec le monde réel [1].

ENFANT, Ted était seul, déjà. Seul dans sa chambre,

seul en classe. À remplir méticuleusement son cerveau d’abstractions. Seul ensuite dans sa piaule

d’étudiant à Harvard, puis à Ann Arbor. Tu seras

prof, mon fils. Savant fou, qui sait ?

Plus tard, on le décrira comme un mathématicien de génie. Il publia d’ailleurs dans ces années-là

plusieurs articles, dont l’un fut primé, sur les fonctions en cercles et d’autres champs de réflexion peu

connus des vastes masses. Il devint docteur en analyse mathématique, ce qui faisait de lui une ressource humaine précieuse pour la recherche,

notamment informatique : son avenir semblait

tout tracé. Construire des machines à détruire, œuvrer à pulvériser la trop aléatoire dimension

humaine des rapports sociaux.

Devenu professeur, il ne supporta pas longtemps la rapacité cauteleuse, l’arrivisme éhonté de

ses étudiants, ni leur misère teintée d’hédonisme.

Après deux ans d’enseignement à l’université de

Berkeley, il choisit de se retirer à la campagne.

Sans doute ne goûtait-il guère la compagnie des

extrémistes de gauche et autres hippies microcéphales qui grouillaient alors en Californie, et à

Berkeley plus qu’ailleurs. Il semblait ignorer ses étudiants, ne répondait à aucune question. Il ne donna

pas le motif de sa démission, précisant seulement

qu’il avait décidé d’abandonner les mathématiques.

L’humaniste de gauche sursocialisé essaye d’échapper

à sa laisse psychologique et d’affirmer son autonomie

en se rebellant. Mais habituellement, il ne trouve pas

la force de se rebeller contre les valeurs les plus

fondamentales de la société.

TED N’ÉTAIT PAS un mystique bourré de psychotropes, ni un végète-à-rien hypocondriaque ou un

tiers-mondiste ébahi. Les artifices, les fausses naïvetés le laissaient depuis toujours perplexe. Son humanisme épris de rationalité était si lucide qu’on eût

aisément pu le confondre avec de la misanthropie.

Ce matheux, presque toujours reclus en lui-même, n’était certes pas non plus un fort-en-gueule. Un de ces fastidieux meneurs, prompts à

tester, dans des simulacres de conspirations ou de

communautés, leurs futures compétences de

cadres ou d’hommes d’influence. Il ne leur en a

d’ailleurs coûté, à tous ces rebelles recyclés en

piliers du mensonge dominant, que de se mentir à

eux-mêmes – et de feindre d’admettre pour

incontestables les plus extravagants bobards que

véhiculait l’époque.

Le mensonge le déconcertait, lui répugnait ; et

le mensonge était au centre de ce monde. Ce

monde lui faisait réellement horreur.

L’Américain moyen peut être décrit comme une

victime du secteur de la publicité et du marketing,

qui l’a persuadé d’acheter un tas de camelote dont il

n’a pas besoin et qui ne constitue qu’une maigre

compensation pour sa liberté perdue.

L’HORREUR… La civilisation américaine en était le

cœur. Muscle rosâtre, adipeux et putride mais

hérissé de prothèses et irrigué de fluides synthétiques. Gavé d’émotions factices, de friandises

insipides. Plongé dans un brouillard cathodique.

Palpitant au rythme des caisses-enregistreuses.

Ted conçut alors que la vie urbaine était irrémédiablement uniformisée par une inflexible résignation et par le culte généralisé du dollar. À la

socialité frelatée de la phagocytaire middle-class – qui était la seule qu’il eût jamais vue à l’œuvre –, il préféra la solitude.

Il se trouva donc un petit lopin de terre dans le

fin fond du Montana et s’y construisit une très

modeste cabane. Il faisait son pain et ses bougies,

cultivait quelques patates, chassait le lapin et le

cerf. Se rendait parfois en vélo dans le bourg de

Lincoln, pour y faire quelque emplette ou

emprunter quelque ouvrage à la bibliothèque.

S’absentait parfois pour de longues périodes passées à vendre sa force de travail, comme maçon ou

comme pompiste.

Les années 1970 touchaient à leur fin. Ce qui

dégoûtait Ted n’allait pas tarder à se raffiner et à se

répandre en tous lieux de la planète, véhiculé par les

avancées de la technologie – l’ensemble des techniques complexes dont disposent les puissants pour

faire danser le monde à leur musique. L’esprit du

capital, revigoré par la crise permanente, s’apprêtait

avec enthousiasme à se donner pour unique substance de l’activité.

De nouveaux outils, de nouvelles

armes –et l’uniformité de la culture marchande de masse –permettaient aux gestionnaires de mutiler

durablement les rapports humains. Contraignant

ainsi les individus à n’être que des relais médusés de

la circulation des marchandises.

Le pouvoir des experts, fondé sur leurs infaillibles machines et leur manie du calcul, prétendait

s’étendre à toute activité. Une stratégie mondiale

de la domination s’ébauchait, inspirée par le

mépris du vivant et comme nourrie par les plus

atroces cauchemars de la science-fiction.

Et Ted, du haut de sa montagne épargnée, vit

en effet, au cours des deux décennies suivantes, se

livrer sur la planète entière cette guerre totale de la

barbarie mercantile contre la vie. La rentabilisation forcenée de toutes choses ; la mesquinerie

individualiste du tous-contre-tous ; le contrôle

social et policier, tantôt insidieux tantôt brutal, sur

les êtres ; la destruction des équilibres naturels les

plus vitaux ; l’appauvrissement, assisté par ordinateur, de toute communication : tels furent, der-

rière les masques joviaux du progrès et les doux

mensonges de ses thuriféraires, les plus tangibles

bienfaits de la science en cette fin de siècle. Ainsi

se réalisa l’utopie capitaliste et scientiste concoctée

dans les cerveaux racornis qui présidaient aux destinées de l’espèce humaine depuis la révolution industrielle : la seule qui ait réalisé, et avec fana-

tisme, son programme. Son royaume enchanté.

La technologie… Si rien n’était fait pour empêcher l’accélération de son emprise sur la nature et

les hommes, ces derniers seraient définitivement

réduits, en même temps que beaucoup d’organismes vivants, à l’état de produits manufacturés, de

simples rouages de la machine sociale. Ted décida

de réagir, de s’accomplir dans un combat contre la

science, autant que dans l’autarcie qu’il avait choisie

par dégoût de la promiscuité des soumis. Ted allait

frapper les ennemis du vivant. Tuer la mort.

Du fond de sa retraite montagnarde, Ted se mit

à envoyer des missives mortelles. À ses ennemis :

ces employés choyés qu’on ne saurait qualifier de

savants tant ils ignorent toutes choses extérieures à

leur spécialité. Salariés de la recherche : robots de

chair aux regards vides. Ted les avait côtoyés dans

le néant universitaire dont il s’était extirpé. Il avait

humé leur pestilence, il avait aperçu les ambitions

charognardes de ceux que l’on destine à intégrer

l’ingénieuse élite de la masse servile.

Et à présent, il allait en supprimer quelques-uns.

Il ne s’agissait pas d’efficacité : un isolé ne peut

s’opposer que symboliquement à la puissance coercitive phénoménale des profiteurs de la société industrielle. Leur force repose autant sur le surarmement des organismes de contrôle que sur l’adhésion hébétée de la multitude des esclaves.

Pour Ted

Kaczynski, comme jadis pour Ravachol, autre père-la-purge à tendance cénobite, il s’agissait d’exister.

Et, de communiquer, enfin.

LA PREMIÈRE BOMBE était plutôt rudimentaire : un

bout de tuyau bourré de poudre noire. Le dispositif

de mise à feu était simple et rendait périlleuse toute

manipulation. Mais le colis lui-même était presque

une œuvre d’art, soigneusement assemblé et poncé,

teint et vernis, tel un meuble issu de l’atelier d’un

ébéniste. Il fut adressé, en mai 1978, à un professeur de l’université de Chicago qui avait rejeté

dédaigneusement un mémoire sur les méfaits de la

technologie que Ted lui avait soumis. Mais ce fut

au nez d’un vigile qu’il explosa.

Sous la pression de sa famille, Ted consentit

alors à revenir à la civilisation. Il trouva un emploi

d’ouvrier dans l’usine où son frère était contre-maître.

Épris d’une de ses supérieures, il réagit à

une déception sentimentale en affichant sur les

murs de l’usine un épigramme aussi vengeur que

séditieux, ce qui lui valut d’être licencié. Retour au

Montana, à la cabane, à son attirail de chimiste.

La cible suivante fut l’Institut de technologie de

l’université du Northwest : l’explosion d’un paquet

y blessa un étudiant, en 1979. Une bombe à détonateur barométrique provoqua, la même année, un

incendie à bord d’un vol intérieur d’American

Airlines : douze passagers furent blessés mais l’appareil parvint à se poser. Ted, allergique au bruit,

haïssait les avions qui seuls troublaient le silence de

sa retraite montagnarde. Percy A. Wood, président

de United Airlines, blessé à son domicile par un

colis piégé, fut d’ailleurs le suivant à payer pour les

tympans meurtris de Ted.

De 1981 à 1985, il y eut sept autres bombes.

À l’université de l’Utah (Salt Lake City) et à l’université Vanderbilt de Nashville, d’abord. À celle

de Berkeley, par deux fois. Dans son journal

intime, retrouvé par le FBI, Ted nota le peu de

remord que lui inspirait la mutilation qu’avait

subie une de ses victimes, un pilote de l’Air Force

qui suivait des cours d’ingénierie électronique à

Berkeley dans le but d’entrer à la NASA :

« C’était

peut-être l’un de ces mecs qui font voler ces saloperies de jets au-dessus de ma maison… Il a peur

que son rêve soit ruiné. Son rêve étant de devenir

astronaute. Imaginez un adulte dont le rêve est

d’être astronaute ! »

Nouvelles explosions, ensuite, dans un bureau

de la compagnie Boeing, au domicile d’un professeur de Chicago et dans un magasin d’informatique

de Sacramento. Un sigle énigmatique, FC(on sut en

1993 que c’étaient les initiales de Freedom Club),

liait les attentats entre eux. Au total, six autres blessés et un mort –le marchand d’ordinateurs.

En 1987, alors qu’il venait de faire sauter la

vitrine d’un magasin d’informatique à Salt Lake

City, une passante l’aperçut assez distinctement

tandis qu’il prenait la fuite, et les autorités purent

dresser un portrait-robot. Au cours d’une trêve de

six ans, un repli tactique, Ted rompit définitivement avec sa famille, jugée par lui cancérigène. Il

se laissa vivre dans l’inconfortable mais paisible

nature. La haine ne l’avait pas quitté. Il en profita

pour la transcrire sur papier, l’expliquer. Et pour

perfectionner ses talents d’artificier.

En juin 1993, le Freedom Club signait son

retour : un colis explosa au domicile d’un généticien

californien, le blessant grièvement. Deux jours plus

tard, ce fut au tour d’un professeur d’informatique

de Yale de subir la colère de Ted. Un cadre de

l’agence de pub Young & Rubicam trouva la mort,

en décembre 1994, dans l’explosion d’un colis à son

domicile. En avril 1995, le président de l’Association forestière de Californie connut la

même fin brutale.

Ce fut le dernier attentat de Ted.

Entre-temps, les médias avaient fait de Ted,

baptisé par eux Unabomber, un personnage récurrent de leur grand feuilleton terrifiant sur la folie

des hommes trop libres. D’autres ne cachaient pas

leur admiration, tel l’auteur de cette lettre publiée

en 1995 dans le magazine Anarchy :

Avec Unabomber se dessine une nouvelle ligne

de démarcation. Cette fois, bohèmes versatiles,

écolos de salon, journaleux libertaires (en dehors

des heures de travail), organisateurs condescendants des luttes des autres, esthètes nihilistes à la

mode et vous autres, « anarchistes » qui avez pu

croire que vos passe-temps prétentieux échapperaient à jamais à la critique… il est temps de

choisir dans quel camp vous êtes.

Certains auraient préféré attendre un martyr.

D’autres voudraient bien oublier ce qu’ils savent

de la violence généralisée qu’engendre l’ordre

dominant – et ce afin de condamner sans état

d’âme la contre-terreur de Unabomber.

Mais voyez : voici l’homme, celui qui se dresse.

Anarchistes ! Encore un effort pour être les

ennemis d’un long cauchemar !

Pensez pour vous-même, agissez par vous-même.

John ZERZAN

__

John ZERZAN, diplômé en sciences politiques et en

histoire, survit en effectuant des travaux de jardinage et

des gardes d’enfants. Il a fait paraître deux recueils :

Future Primitive, (Autonomedia, New York, 1994) et

Elements of Refusal (Left Bank Books, Seattle, 1988).

 18/11/2010

[1Les passages en italiques sont extraits du manifeste de Ted

Kaczynski, La Société industrielle et son avenir, éditions de

l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 1998.

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